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dimanche 17 janvier 2021

Professeur Salim Nafti spécialiste en pneumologie à Algerie62: «L’âge de retraite n’est pas encore officiellement défini»

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Ancien chef de service pneumologie retraité au  CHU Mustapha, Pr Salim Nafti, qui ne dira jamais assez pour ce qu’il a donné pour la médecine en Algérie, déplore : « J’ai subi des pressions terribles, lorsque la tutelle était dirigée par un membre de la  «3issaba » je fus accusé des pires calomnies et suspendu de mon titre de chef de service, que j’ai obtenu suite à un concours et non pas par nomination. Je fus réhabilité par le Conseil d’Etat un an plus tard…».  Abordant  les petites et grandes questions qui concernent le secteur sanitaire en Algérie, cet ancien chef de service pneumologie au CHU Mustapha Bacha  qui n’est plus à présenter et qui a de quoi écrire plusieurs tomes sur l’environnement du secteur sanitaire dans notre pays, répond à cœur ouvert et avec un sens de responsabilité morale et médicale reconnu par ses paires, mais poussé à la retraite par la mauvaise graine qui décide à tort et à travers.  

Algerie62 : Professeur Salim Nafti,  les médecins, les scientifiques comme les créateurs de manière générale sont souvent actifs même après leurs retraites. Vous a-t-on poussé de partir, et comment vivez-vous votre retraite depuis ?

Chaque pays organise les départs en retraite en fonction de ses spécificités et ses besoins, il n’y a pas de règle générale .De puis après un certain nombre d’années d’exercice il faut du renouveau et du sang neuf. A titre d’exemple j’étais dans les années 80 en formation pointue dans ma spécialité, dans un hôpital parisien, Il y avait un chef de service âge d’une quarantaine d’années mais l’ex chef de service alors âgé de 80 ans était encore en activité au titre de « professeur associé «  cela ne dérangeait personne, et pourtant la France dispose de milliers de professeurs candidats à la chefferie de service. « En Algérie l’âge du départ à la retraite n’est pas encore officiellement défini. On a parlé de 60 ans puis de 65 ans puis de 70 ans et puis,  un jour il a été décidé de mettre à la porte des dizaines de nos maîtres sans aucune forme ou manière pour les remercier d’avoir pris en charge la formation médicale graduée et post graduée à 100% algérienne dès  l’indépendance » ce qui est un élément unique dans les annales des pays nouvellement indépendants. Quant à moi, ayant subi des pressions lorsque la tutelle était dirigée par un membre de la  « 3issaba » je fus accusé des pires calomnies et suspendu de mon titre de chef de service  obtenu suite à un concours et non par nomination. Je fus réhabilité par le Conseil d’Etat un an plus tard. L’arrêté du Conseil d’Etat mentionnait la reprise de mon poste maïs je n’avais aucune envie de le faire car je pense avoir rempli ma mission avec dévouement  honnêteté et compétence pendant 25 ans comme peuvent en témoigner mes collègues chefs de service au CHU Mustapha ainsi que tous les directeurs qui se sont succédés à la tête du CHU depuis 1994.

 Algérie62 : Vous avez travaillé et connu  les différentes situations dans leurs profondeurs et politiques de la santé depuis 1973.  Pouvez-vous nous tracer les grandes étapes du secteur et  éclairer très succinctement sur l’évolution du secteur depuis les années 1970 à nos jours ?

Professeur  Salim Nafti : L’évolution de la situation du secteur de la santé de la fin des années 70 à nos jours peut être subdivisée en 3 périodes : –1975-1990: l’âge d’or de la médecine algérienne où la formation médicale et paramédicale ont connu un bond prodigieux aussi bien sûr le plan quantitatif que qualitatif et qui a permis de combler le déficit en ressources humaines et de mettre fin de la « coopération technique dans le secteur de la santé. Il faut se rappeler que pas moins de 70 nationalités de praticiens avaient exercé en Algérie.  En même temps la réalisation de très nombreuses structures de santé et leurs équipements ont réduit de manière sensible le déficit dont souffrait le pays aussi bien les centres de santé, les polycliniques, les hôpitaux régionaux que les CHU. Sur le plan organisationnel la mise en place du modèle « secteur sanitaire »a permis de définir le rôle de chacun depuis le médecin généraliste au niveau du centre de santé jusqu’à l’universitaire dans les CHU. 1990-2000.  La décennie noire fut dramatique pour le pays dans tous les domaines et en particulier dans le domaine sanitaire. Sans vouloir s’étendre sur cette triste période qu’à traverser notre pays, il faut retenir deux  points importants: la destruction ou la fermeture  de centaines de structure de santé de « l’intérieur du pays », l’exode vers les grandes villes de centaines de praticiens et la désorganisation totale du système de santé. 2000-2020  fut la période de « reconstruction » par l’érection de dizaines d’hôpitaux « clé en main » qui se sont avérés inadaptés à notre contexte socio-culturel et qui sont restés longtemps sous utilisés. Une démographie médicale considérable qui n’a pas trouvé sa place dans un système de santé saturé et qui fut contrainte pour une  partie de s’exiler  alors que plusieurs régions du territoire national et particulier le Sud souffraient d’un déficit chronique en praticiens. Et paradoxalement la formation para médicale fut négligée et réduite à sa plus simple expression. « L’Algérie est peut-être le seul pays du tiers monde où l’on trouve plus facilement un médecin qu’un infirmier ! » L’émergence du secteur privé qui a progressivement pris en charge les besoins d’une population  insatisfaite de la qualité des soins dans les structures publiques saturées .Cependant ce secteur ne pouvait pas être « fréquenté « par tout le monde en raison de problèmes économiques alors que la médecine gratuite est toujours en vigueur.

Pensez-vous que notre pays à bien réagit pour faire face à la pandémie du Covid 19  depuis son apparition au mois de février 2020 ?

Aucun pays au monde ne s’attendait à la survenue de la pandémie du COVID-19 ni à l’ampleur qu’elle allait prendre et l’Algérie ne fait pas exception à cette règle. Une fois l’effet de « surprise passé, l’Algérie qui dispose, malgré la crise économique en cours, d’un capital humain suffisant en quantité et en qualité, a pu prendre la situation en mains malgré quelques erreurs observées au début de la pandémie .On peut faire plusieurs reproches mais il était difficile de prévoir les choses devant une maladie méconnue. Cependant en l’absence de tout traitement efficace devant une affection virale, je pense qu’il fallait orienter les efforts sur la formation des professionnels de santé, la mise à leur disposition de moyens de protection recommandés par l’OMS ,ainsi que des moyens de dépistage à grande échelle ( tests ) et enfin ériger des structures d’hospitalisation des sujets atteints comme les hôpitaux de campagne au lieu de les garder dans les hôpitaux et autres CHU ce qui a eu pour conséquence de faire « fuir « les autres malades et surtout les porteurs d’affections aiguës ou chroniques de ces établissements et de les exposer à des complications certaines.On peut toutefois affirmer sans beaucoup d’erreurs, que la prise en charge de cette pandémie en Algérie, est satisfaisante.

Des centaines, si ce n’est des milliers de compétences médicales sont mises à la retraites, alors que le secteur sanitaire souffre  de manque des spécialistes et de toutes les autres compétences. Témoignes de toutes les situations depuis, comment et pourquoi on est arrivé à cette dégradation en tant que médecin spécialiste?

La priorité de la tutelle aurait été plus inspirée si elle avait lancé un programme de formation en urgence  pour les milliers de praticiens publics et privés pour la prise en charge de personnes atteintes par le Coronavirus tout en mettant à leur disposition des moyens de protection et des moyens de diagnostic. Quant à rappeler des « centaines » de praticiens à la retraite, je ne pense pas que cela soit réalisable ou utile.Par contre, rappeler certaines sommités dans des domaines pointus, à titres de conseillers, aurait été plus intéressant et plus productif.

Les actes de violence dans les hôpitaux  sont récurrents. D’un côté, les citoyens se plaignent des mauvaises conditions d’accueils et autres prises  charges des patients, et d’un autres coté, ce sont les praticiens  de la santé eux même  qui subissent des dégâts moraux et physiques, dont vous même vous avez été victime d’une situation inimaginable à un moment donné de votre carrière médicale. Comment peut-on résoudre ces défaillances, d’autant plus, le constat  est connu de tous ?  

Oui le constat est connu de tous, mais personne ne s’est résolu à le résoudre. Les actes de violence sont devenus légion et nombreuses ont été les victimes, non seulement des dégâts moraux et physiques mais aussi de dégradations de biens publics, comme explique plus haut, la désorganisation du système de santé fait de toutes les régions du pays les patients voudraient être pris en charge par un professeur dans un CHU d’Alger et si possible à Mustapha.  Même les malades de la capitale se dirigent vers Mustapha tout en évitant de se rendre dans les structures de proximité de leur circonscription. Résultat des courses  une formidable pression sur les professionnels de santé, donc problèmes d’accueil et de qualité de soins et donc tension et donc violence.Sans vouloir parler de mon cas, je fus agressé par le fils d’un vieux patient évacué de l’hôpital Parnet dans la voiture de son fils, alors qu’il était inanimé porteur d’un cancer généralisé. « Quad je voulais expliquer à son fils que son père est décédé, il s’est rué sur moi à coup de points et il a brisé toutes les vitres du rez de chaussée. » J’ai déposé plainte et armé d’un certificat médical d’incapacité de neuf 9 jours, je me suis présenté avec l’avocat du CHU au tribunal. La juge n’a pris aucune sanction contre l’accusé et m’a dit qu’il faut comprendre sa peine. Je n’ai reçu aucun soutien de mon syndicat, seul le Conseil de l’ordre a diffusé un bulletin de presse condamnant cet acte et me soutenir. « L’agression concerne les années 1990. NDLR ». Est-ce que les récentes mesures judiciaires initiées par la présidence vont mettre un terme à ces actes de violence ?  J’en doute. Qui punit on ? Le malade ? Non parce qu’il est incapable de le faire. Eh bien ce sont en général les accompagnateurs. « Oui  dans notre culture quand quelqu’un est malade c’est toute la famille et les voisins qui se mobilisent et les agresseurs ce sont eux ! », J’aurais aimé que ces mesurés aient été prises  après concertation par les professionnels de santé, les gestionnaires, la société civile et bien sûr les magistrats.

La violence et presque partout. Dans les établissements de santés, La cherté des prix des consultations, les erreurs médicales qui reviennent  parfois et ce, pour ne pas dire souvent.  On en  trouve beaucoup plus d’agents de sécurité que d’infirmiers et d’infirmières  en tenue blanche pour l’accueil des patients.  La médecine a-t-elle perdue sa valeur et de sa noblesse à ce point ? 

Vous avez raison tous ces maux sont le résultat d’une véritable désorganisation de notre système de santé où l’on a mélangé médecine, politique, démagogie, populisme  etc.  Il est indispensable de faire à l’occasion de la  « Nouvelle République « des assises de la santé » mais pas comme celles auxquelles on a assisté à l’occasion de la nomination de chaque nouveau ministre de la santé.  mais de vraies assises et là vos centaines de retraites peuvent largement y contribuer et élaborer avec les praticiens du terrain tout secteur confondus à la stratégie de santé en Algérie pour les 10 années à venir. Tout ce que renferme votre question est juste, mais comment est-on arrivé là ? L’absence de contrôle et d’inspection à cela s’ajoute le laxisme et le « copinage »Tout le monde est fautif et tout le monde est responsable. Il est temps que les sanctions soient prononcées pour tout manquement et toutes les erreurs constatés dans notre système de santé car il y va de la santé humaine. Quand on sait que dans certains pays on risque des amendes et la prison pour avoir malmené un animal.Pour rendre à la médecine sa noblesse, il faut que médecin soit la référence et l’exemple  ,on l’appelle « HAKIM » chez nous, mais comme tout ne dépend pas uniquement de lui, il faut que son environnement , son comportement, et ses actes soient irréprochables et il peut être jugé et sanctionné par ses pairs (Conseil de l’Ordre) avant de passer devant les tribunaux, si besoin.

Tout le monde vous reconnait le sens de la communication, le sens de l’écoute et la disponibilité dans votre travail de chef de service pneumologie. Enseigne-t-on   le module de la communication avec le patient dans les facultés de médecines, ou bien il s’agit tout juste d’une culture générale que le médecin acquiert avec le temps ?  

Là vous touchez un point très sensible de la pratique médicale. Pourquoi  on qualifie certains médecins, avocats, enseignants…de « bons » ou de «mauvais » ?  « Eh bien, c’est qu’en plus de leur compétence et de leur disponibilité, c’est leur manière de communiquer ou de se comporter  qui est souvent prise en considération ». A la faculté on n’insiste pas beaucoup sur cet aspect et on préfère apprendre à l’étudiant comment faire un diagnostic et un traitement ce qui est regrettable. La communication comme la prévention sont logés à la même enseigne. Dommage.

A votre avis. Pensez-vous qu’il est temps de construire d’autres grands hôpitaux dans le pays pour alléger la pression qui pèse sur le CHU Mustapha qui est devenu un grand parking automobile depuis des années ?

Je vous ai expliqué plus haut pourquoi. Le CHU  Mustapha comme tant d’autres CHU d’Algérie se sont transformés  en « parkings » mais la solution n’est pas la construction « d’autres plus grands hôpitaux, car la médecine moderne ne se pratique plus dans les hôpitaux classiques. ».  C’est dans des « hôpitaux de jour » c’est à dire des structures légères dotées de plateaux techniques performants où les malades sont reçus dans la journée pour subir des examens et des explorations, recevoir des soins et si possible rentrer chez eux en fin de journée. Par la suite ils sont revus pour contrôles. Il faut développer l’hospitalisation des malades à domicile qui est une méthode moins chère et plus rentable pour le malade et la collectivité. Les hôpitaux horribles comme le CHU Mustapha doivent être transformés en musée ou être transformés en jardin publics. Imaginez ce grand jardin à la place du1er mai.

Et si l’on fait appel à vous comme  d’autres  spécialistes à la retraite. Seriez-vous disponible à répondre à l’appel du devoir médicale pour soigner et sauver des vies humaines ?

J’ai en partie répondu à cette question plus haut et je vais vous dire comment des collègues dans ma situation peuvent rendre service à leur pays.« Pour faire des consultations, gardes, des visites, il faut avoir une bonne condition physique car contrairement à ce que pensent beaucoup de gens l’exercice médical est astreignant. On peut continuer à travailler dans l’enseignement surtout en post graduation, diriger des thèses ou des travaux de recherche et apprendre aux jeunes universitaires comment présenter une communication. ».  On peut faire partie d’un conseil scientifique à la faculté ou dans les Ministères de la Santé ou de la Recherche scientifique. Nous n’avons refusé de travailler lorsque le pays nous fiait appel.

Entretien réalisé par Amar CHEKAR

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