Abderrezak Dourari. Dr Professeur de l’université de la Sorbonne à Info d’Alger : « Le pouvoir ne tient jamais compte des avis des intellectuels »

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Entretien réalisé par Amar CHEKAR

Figure emblématique de l’élite national  et auteur de plusieurs livres et publications scientifiques  sur différents sujets, notamment la langue Tamazight,  Prof Abderrezak  Dourari, Dr de l’université de la Sorbonne, Professeur des sciences du langage  et de traductologie /U. Alger2 et également, Directeur du Centre National Pédagogique et Linguistique pour l’Enseignement de Tamazight (Cnplet) du ministère de l’éducation national, a bien voulut éclairer un tant soi peu, l’opinion public national, sur divers question d’actualité. Cet universitaire très active pour l’émancipation  des libertés et droits à la citoyenneté,  a bien voulut répondre à quelques questions afin d’apporter une plus value intellectuel et scientifique.  

Info d’Alger : Quelle lecture faite vous au sujet du Hirak qui est à son quatrième mois. Beaucoup préfèrent parler de révolution citoyenne. 

Abderrzak Dourrari : Le Hirak, terme arabe oriental venu de la racine « haraka », « taharaka » (=bouger, se mouvoir), emprunté aux médias arabophones  orientaux décrivant les mouvements des peuples du Moyen Orient, dits aussi printemps arabes, contre les dictatures rivées au pouvoir depuis plusieurs décennies, comme chez-nous et ont ruiné ces pays et détruit la destinée de leurs peuples, présuppose, comme on le dit d’ailleurs en kabyle « tanekra », du verbe « ker » (se lever, se soulever), une léthargie rompue par un mouvement. Depuis 1989, le peuple algérien n’a pas réussi à « bouger », à se « mouvoir »tétanisé par les événements d’une violence rare des années du Fis et de la répression du terrorisme islamiste. Le pouvoir depuis 1999 a fait cavalier seul et a mené la barque Algérie à sa convenance et en a usé et abusé comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Feu Bachir Boumaza président du sénat avait révélé avant son départ que le président de la république, avait commis en moins de deux ans plus de 54 infractions à la constitution !Aucun parti politique n’a échappé à une campagne systématique de corruption /répression mené par le pouvoir. Aucun contre pouvoir n’a pu survivre. Aucune liberté n’a été épargnée ! La presse muselé et des télés ont été fermées (KBC, Atlas, El-Watan…). Des journalistes malmenésCette guerre contre le peuple a mené à une société silencieuse, un silence de cimetière ? Le mouvement muwatana (citoyenneté), malmené dans l’indifférence générale par la police, peinait à mobiliser quelques personnes dans toutes les wilayas visitées pour semer le réveil de cette longue hibernation. La volonté d’imposer un 5ème mandat du président déchu, mené tambour battant par l’alliance (RND, FLN, TAJ, MP, ANR…), devenue « les içabate » ou leur soutien (=les bandes de malfaiteurs), en piétinant le peuple et la constitution, a acculé le peuple à briser sa peur et sa léthargie et l’a poussé dans une formidable prise d’assaut massive des espaces publics. Les réseaux sociaux aidant, le peuple agit pour une fois dans toutes les wilayas du pays et avec plus de 20 millions de personnes dans le même sens : Proclamer que le pays était le sien et que c’était à lui d’en user à sa guise ! (el blad bladna w ndiru rayna). La demande de démocratie, de justice sociale, de séparation et d’équilibre des pouvoirs et d’algérianité est vive et omniprésente ! ( qbayli, chaoui, arbi, targui, mzabi… gaa djazayriyin, khawa khawa). Le changement radical du régime est exigé et le départ de tous les serviteurs du pouvoir était exigé (yetnahaw gaa)…Est-ce donc un simple mouvement de colère, une révolte ou une révolution ? L’exigence est révolutionnaire, la forme l’est tout autant (20 millions de manifestants sur tout le territoire national), car elle demande le renversement de l’ordre établi, du régime, et son remplacement par un autre aux antipodes du premier. C’est une révolution dans la mesure où le peuple s’est pour la première fois mis debout ensemble face à l’arbitraire pour affirmer un destin commun « l’algérianité » et une volonté de vivre ensemble. La révolution sera faite ou non au regard des résultats qui seront effectués à la fin et au regard du nouvel ordre constitutionnel qui en sortira.

Peut-on parler de conflit de génération, et ce, en tenant compte de la composante des tenants du système politique et de celle des manifestants qui représente 70% de jeunes?

C’est un aspect trivial au regard de la qualité des revendications et de la qualité de l’organisation du Hirak, mais vrai, cependant, car cela est une donnée naturelle de la démographie algérienne (70 pc de jeunes). Les manifestants ne sont pas exclusivement des jeunes. Il y a des femmes jeunes et moins jeunes, des hommes jeunes et moins jeunes et même des enfants et des vieillards !

On parle ces derniers temps de la nécessité de développer un dialogue objectif et sincère entre le pouvoir politique, d’un côté, et d’un autre côté, la classe intellectuelle et la société civil de manière générale. Qu’en pensez-vous ?

Qui en parle ? S’il s’agit des dernières déclarations du chef d’Etat-major, on n’en sait encore rien quant au modus operandi. On attend pour voir de quoi il s’agit réellement. Mais la tradition, jusque-là est que le pouvoir ne tient jamais compte des avis des intellectuels…De toutes façons, il suffit de lire quotidiennement la presse nationale privée, ou d’écouter les chaines nationales de radio ou certaines télés privées, pour trouver un foisonnement d’analyses d’intellectuels, de propositions, venant de toutes les régions du pays. Il suffit d’en faire une synthèse et il existe auprès de l’institution militaire des services qui en sont chargés le long de l’année.

Où on est-on avec l’installation et l’évolution de l’académie de Thamazight ? D’autant plus que cette langue est devenue nationale et officielle depuis la constitution de 2016 déjà ?

Après la publication du décret de nomination des membres de cette académie, controversée, qui représente réellement l’idée que se fait le pouvoir de la question amazighe et de l’algérianité, elle est rentrée dans l’oubli. Elle n’a même pas été installée officiellement. Peut-être est-ce du fait qu’il y a eu conjonction de calendrier avec la problématique et conflictuelle élection présidentielle d’Avril 2019 avec son installation ?

Où réside le rôle ou l’apport de toute université dans l’édification du pays ?

L’université algérienne a été découplée de la problématique de l’économie et de la société algériennes par le pouvoir en place depuis 1962. L’attitude des pouvoirs publiques était « quand on a le pouvoir, on a automatiquement le savoir » et par conséquent il y eut une méfiance et une désaffection à l’égard du centre du savoir que constituait et constitue toujours l’université. Elle n’a jamais été gérée en autonomie par rapport au savoir et aucun gestionnaire n’est élu pour maintenir le savoir en complète hétéronomie ! Elle fut dégradée à un degré incroyable afin que les agents du pouvoir apparaissent comme les plus savants ! Le pouvoir avait fait de l’importation de cadres et de produits son crédo ! Le président déchu avait affirmé un jour « qu’il ne faisait pas confiance aux cadres algériens ». L’ancien premier ministre avait affirmé qu’il damait le pion à plein de spécialistes des finances lorsqu’il avait pris cette folle décision de faire marcher la planche à billets. Le ministre de l’enseignement supérieur avait affirmé publiquement « qu’il n’avait pas besoin de prix Nobel »…Cela révèle la posture à partir de laquelle ce pouvoir néopatrimonialiste avait géré l’Etat algérien qu’il a complètement privatisé.

Par Amar CHEKAR

Portrait

Abderrezak DOURARI: Dr de l’université de la Sorbonne. Professeur des sciences du langage  et de traductologie/ U. Alger2. Directeur du Centre National Pédagogique et Linguistique pour l’Enseignement de Tamazight (Cnplet). Ministère de l’Éducation Nationale. Au delà du diplôme universitaire qu’il a obtenu, à commencer par la célèbre et référence mondiale, l’université de la Sorbonne, cette élite Algérienne, un penseur libre et indépendant de toute pression, ses principes et décisions de prendre ou de ne pas prendre part à telle ou telle organisation, a commencer par son retrait de l’académie Berber pour ne pas cautionner une situation qu’il juge anormal, dont lui seul peut aller dans le détail de la chose, mérite réflexions et méditation à tout point de vue.  Contrairement à ceux qui s’approchent aux postes pour son  prestige et autre intérêt personnel, Professeur Dourari, est  peut être le scientifique et l’homme de lettre des plus autonome et libres de ses choix.  Ces quelques lignes que nous avons rédigées en sa faveur et avec une prudence mesurée, pourront peut être servir d’exemples pour bien d’autres qui confondent entre la valeur du diplôme et celle d’une intelligence au service de la patrie. Heureux  sont les hommes de sciences et de consciences.

Amar C

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